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lundi 16 février 2015

Chapitre II : 1957 (partie 3)


Je me risquai à effleurer ce visage au teint cireux, la peau était douce et glacée. Je ne l’avais pratiquement jamais touché de son vivant, et pour cause, mais je me souvins d’une fois où, distrait, en réparant une voiture, il avait dévissé le bouchon d’un radiateur trop chaud. Le liquide de refroidissement lui avait giclé dessus, ébouillantant sa main gauche et tout son avant-bras. Il avait reculé juste à temps pour que son visage et son torse ne soient pas atteints.
Nous ne l’avions jamais dit à personne, mais lorsque je l’avais aidé à se soigner, il s’était passé une chose étrange. Chaque brûlure, chaque cloque et chaque plaie que je touchais du bout des doigts se résorbait et guérissait comme si elle n’avait jamais existé.
Nous avions toujours été étonnés de ce qui s’était passé et je n’avais plus jamais posé la main sur Billy LaFleur, même lorsqu’il rentrait meurtri de ses rixes avec les gars du coin je prenais soin que les compresses fassent barrière entre ma peau et la sienne. Je crois que nous avions eu peur et mis ça sur le compte d’une guérison miraculeuse. Lui savait que la vie était dure lorsqu’on est différent et il ne voulait pas en plus passer pour un cinglé, et moi je ne comprenais pas grand chose à tout ça à l’époque.
Je regardai le bras du cadavre, la brûlure n’y avait jamais réapparu. Par curiosité, je posai, non sans quelque répugnance, le doigt sur une petite partie de la cicatrice autour de son cou : à l’endroit que je venais d’effleurer, la peau se reforma comme neuve.
Surprise, je me cramponnai au cadavre et faillis renverser la table. La tête de Billy roula un peu vers moi et ses paupières closes s’ouvrirent mécaniquement. Les yeux bleus désormais vitreux et injectés de sang semblèrent demander pourquoi : pourquoi n’avais-je pas été là, sur ce bord de route, pour recoller les morceaux tant qu’il en était temps ?
J’éclatai en sanglot, serrant le cadavre dans mes bras, posant mon front sur ce torse glacé duquel on avait probablement retiré le cœur. Il ne fallait pas que je reste trop : je commençais à avoir froid malgré mon petit gilet de laine, malgré la température clémente de cette nuit d’été, et même si je pouvais réparer les plaies de Billy, je ne pouvais pas le ramener à la vie.
Je l’ai appris, plus tard : je peux guérir des plaies, refermer des blessures, réparer et reconstruire les os, les chairs, et les cellules, mais il y a une chose que je ne peux pas vaincre, c’est la mort. La mort dépasse la reconstruction cellulaire, elle enlève davantage que la vie des cellules, elle enlève l’âme, l’esprit et la volonté. Même si je répare un corps, il reste immobile telle une voiture vide qui ne peut pas rouler sans conducteur à son volant.
J’ai replacé tant bien que mal le corps de Billy, refermé ses yeux et calé sa pauvre tête dans l’axe de son corps. J’ai posé un baiser sur son épaule froide et j’ai rabattu le drap. Puis je suis sortie de la chambre funéraire et j’ai refermé la porte. J’ai quitté l’église et suis repartie dans la nuit sur le vélo de Vince.
La route était déserte, elle aurait pu l’être aussi ce samedi fatal. Il était pas loin de 3h30 quand je suis rentrée, et je me suis mise au lit.
J’avais besoin de parler à quelqu’un mais j’attendis quand même le mois suivant pour tout déballer à Vince.
D’ici là, il allait falloir enterrer Billy. La cérémonie eut lieu deux jours plus tard. On avait installé la bière au milieu de la petite église et tout le monde était venu faire ses adieux à LaFleur. Le Révérend et ses assistants l’avaient bien habillé, il était presque aussi pimpant que pour ses sorties du week-end. Ils lui avaient mis son pantalon léopard, qui avait été nettoyé, et ses bottines pointues, avec une chemisette de bowling rayée qu’il ne mettait pas souvent – ils n’avaient pas pu ravoir sa favorite, elle avait été trop abîmée dans l’accident. Ils l’avaient coiffé aussi. C’était presque comme s’il allait se lever, sortir du cercueil, et partir en virée. Sauf qu’il était terne, mort, vide, et qu’une cicatrice barrait sa belle gorge.
On l’enterra. Les gens du village, les adultes, l’aimaient bien, et il y avait énormément de fleurs, surtout des roses - c’étaient ses fleurs préférées - et on les avait choisies blanches, parce qu’il avait le cœur pur. Je pleurai beaucoup à l’enterrement, et faillis glisser dans la tombe lorsque j’y jetai ma poignée de terre.
Après ça, la vie reprit son cours. Tous les après-midi désormais, après être allée laver les pare-brise à la station - le vieux Crudup avait dû engager un autre mécano, mais ça n’était plus pareil - je me rendais au cimetière sur la tombe de Billy. Je posais une rose, parfois blanche, parfois rouge, parfois d’une autre couleur devant la stèle qui disait : « Billy LaFleur 1934-1957. Tu as vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin. » Je ne sais pas qui avait eu l’idée de l’épitaphe, je crois que c’était le Révérend Wilkins, qui était un peu romantique et aimait la poésie française.
Après ma triste visite journalière, je rentrais chez moi et faisais mes devoirs. Et c’était tout. J’eus bien quelques cauchemars, notamment un jour que je m’étais assoupie sur la tombe : Billy m’apparut comme de son vivant, avec ses beaux habits de sortie et sa banane blonde gominée, mais il était gris, raide et mort et ne souriait pas, et sa cicatrice suintait un sang noirâtre. Il s’approcha de moi avec des gestes lents et saccadés, et il dit d’une voix gutturale mais chuintante, pleine de reproches : « Tu m’as laissé mourir, » et petit à petit sa chair se renfonçait en elle-même et se décomposait comme il s’approchait encore plus près de moi, et même dans ce cauchemar je pouvais sentir son odeur, la puanteur de la mort.
Je m’éveillais en hurlant : j’étais bien couchée sur la tombe, mais heureusement, il n’y avait rien. Je rentrai chez moi le plus vite que je pus et, le soir, avant de m’endormir, sortis du tiroir de ma table de nuit un foulard que j’avais dérobé à Billy de son vivant. Il sentait bon : il sentait son odeur et un parfum frais de cédrat et de vétiver.
C’est le lendemain de cet incident que je décidai de tout raconter à Vic : la brûlure, mes mains qui soignaient, et l’apparition cauchemardesque. Loin de se moquer de moi – il était assez fantasque, dévoreur d’histoires extraordinaires et avide de magie – il m’aida à expérimenter, je pouvais soigner ici une arthrose, là une infection pulmonaire, là guérir une plaie.
Par contre, je ne sus jamais ramener les morts à la vie, même si, au départ, lorsque Suzanne McNally raconta au shérif comment le cadavre de Billy LaFleur était venu frapper chez elle un samedi soir, je crus que c’était de ma faute.
Nous eûmes la preuve un peu plus tard qu’il n’en était rien, vous en avez été témoin Capitaine McQueen.

à suivre...

Tous droits réservés © Estelle Valls de Gomis - Toute reproduction interdite sans accord préalable de l'auteur.

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dimanche 15 février 2015

Chapitre II : 1957 (partie 2)


Ce samedi-là, il avait fait particulièrement chaud, et une touffeur humide enveloppait de brouillard le soleil couchant tandis que Billy, tout pimpant, me saluait avant de se mettre au volant de la Buick rouge pour aller chercher Suzanne, comme d’habitude. Cette nuit-là, il n’y eut pas d’orage, mais le temps était terriblement lourd et étrange, comme avant une tornade, et, contrairement aux autres week-ends, je ne fermai pas l’œil, me tournant et me retournant dans mon lit en attendant l’heure d’aller accueillir Billy au garage. J’entendais le chant des bêtes nocturnes, et le bruissement de la brise dans les champs de blé derrière chez nous.
Autour de minuit, le Docteur Parrish, qui avait un cabinet en ville mais habitait la ferme adjacente avec sa femme, ses deux filles, ses trois fils et sa belle-mère, vint frapper à la porte et demanda à mon père s’il pouvait le conduire à l’hôpital, à Blue Springs : il y avait une urgence concernant quelqu’un de chez nous et sa voiture était en réparation chez les Crudup. Je les entendais parler, en bas. Mon père accompagna le docteur et ma mère vint vérifier que je dormais bien - je fis semblant - puis elle passa voir mon frère, Vince, dans sa chambre, avant de retourner se mettre au lit en attendant le retour de mon père.
Vers trois heures du matin, je m’éclipsai comme à l’accoutumée pour attendre l’arrivée de Billy et l’aider à se coucher, avide que j’étais de profiter du moindre instant en sa présence. J’attendis, cachée derrière les buissons derrière la station-service. Il était en retard. J’attendis encore, puis encore, puis encore. Un peu avant six heures, je décidai de rentrer chez moi sans quoi mon petit manège risquait d’être découvert.
Je me glissai dans ma chambre par la fenêtre ouverte après avoir grimpé le long du poteau de la véranda, recouvert des restes bien utiles d’un rosier grimpant, et me mis au lit, un peu inquiète que Billy ne soit pas encore arrivé.
Le jour commençait à poindre lorsque j’entendis ma mère pousser un gémissement : mon père venait de rentrer de l’hôpital avec le docteur et apportait apparemment de mauvaises nouvelles.
Ce ne fut pas avant le petit-déjeuner que je surpris une conversation téléphonique entre ma mère et l’une de ses voisines : Billy LaFleur n’était pas rentré cette nuit-là. Et si Billy LaFleur n’était pas rentré, c’était parce que Billy LaFleur était mort.
La nouvelle me tomba dessus comme un couperet et je renversai mon bol de céréales avant de sombrer dans une sorte de mutisme dont je ne sortis que plusieurs heures plus tard devant les suppliques de mes parents et de mon frère.
L’après-midi même, nous allâmes rendre visite aux Crudup, qui étaient de bons amis, pour tenter d’alléger leur douleur d’avoir perdu celui qui était devenu comme un fils pour eux. J’évoluai comme un automate, pendue tour à tour à la main de ma mère, puis de mon père, tandis qu’à mes oreilles parvint comme de très loin une histoire, contée par Minnie Crudup : une histoire terrible qui parlait de Billy LaFleur, de la décapotable rouge, et d’un camion. Un camion qui roulait un peu trop vite, un peu trop à gauche. Billy qui conduisait un peu trop vite lui aussi, et qui avait un peu trop bu. La Buick était passée sous le camion et la tête de Billy avait été emportée par le capot, littéralement tranchée.
La jeune Suzanne McNally n’avait rien eu : elle venait de plaquer Billy pour le fils des Clifford, un futur notaire, et était rentrée avec lui.
Je m’effondrai en pleurs sur les genoux de ma mère, telle une fleur de lys fanée dans ma robe blanche du dimanche.
On me raccompagna à la maison et on me prépara du lait chaud, auquel on ajouta un peu de thé pour une fois, avec des cookies que je partageai avec mon frère avant de m’assoupir dans le salon devant Les aventures de Jim Bowie.
Ce soir-là, nous nous couchâmes tôt. Ma mère vint plusieurs fois dans la nuit s’assurer que je dormais bien, et le crut puisque je feignais le sommeil chaque fois qu’elle entrait. En vérité, je ne pouvais dormir et pensais à Billy, à ses yeux bleus rieurs qui ne s’ouvriraient plus, à son sourire plein de charme à jamais scellé. Je le revoyais se préparer pour ses sorties, son rituel minutieux, ou encore lorsqu’il réparait les voitures, plongé dans les moteurs, et je le revis la première fois, lorsqu’il avait posé le pied sur le bas-côté de la route, notre route, pour venir s’établir chez nous, à Lone Jack, Missouri.
Il avait eu une mort horrible, il ne le méritait pas. Billy LaFleur avait vingt-trois ans et il était mort. Il avait fini comme James Dean et Jayne Mansfield, fauché en pleine gloire : pour lui, la gloire c’était sa jeunesse et sa beauté et une vie simple et agréable dans notre petit patelin. Et là, c’était fini.
Il fallait que je le voie, une dernière fois.
Nous allions sur le lundi, et Billy devait être enterré le mercredi. En attendant, on avait laissé son corps dans l’arrière-salle de l’église où il devait être préparé et mis en bière.
La journée du lundi se passa normalement, à ceci près que Billy n’était plus là. Après l’école, j’allais tout de même chez les Crudup pour faire les pare-brise des quelques clients : je ne pouvais pas les abandonner moi aussi. Le vieux Crudup regardait l’horizon, debout sur le bas-côté de la route, sa silhouette se découpant sur le ciel d’azur comme celle d’un Père Noël triste en bleu de travail. Il fixait un point, au loin, comme s’il espérait que la Chevy 210 allait de nouveau venir stopper devant chez lui et que Billy LaFleur en descendrait avec son baluchon, comme la première fois.
J’avais une grosse boule dans la gorge et je restais auprès de Minnie, dans le petit magasin, à l’écouter renifler derrière son comptoir. Je ne pouvais me résoudre à aller m’asseoir près des pompes et regarder vers le garage, où un pick-up délaissé semblait faire béer désespérément son capot dans l’attente que le jeune mécano vienne s’y pencher pour le réparer.
Nous ressentions tous un vide immense, en même temps qu’un énorme poids semblait peser sur nos épaules.
Même Suzanne McNally était venue nous voir à la station. Elle se sentait un peu responsable de l’accident, même si c’était surtout une question de malchance. Elle qui n’avait jamais fait cas de moi me serra même dans ses bras en pleurant, comme si j’étais une sorte de vestige de Billy auquel elle aurait demandé pardon de l’avoir largué juste ce jour-là.
Le shérif du comté de Jackson avait envoyé une de ses équipes enquêter sur l’accident, mais il n’y avait rien à dire de plus. Le chauffeur du camion fatal avait été grièvement blessé et se trouvait à l’hôpital de Blue Springs.
Ayant terminé mes heures à la station-service, je rentrai chez moi et, bon an, mal an, fis croire à ma famille que j’allais mieux et nous dinâmes presque normalement. Vince et moi-même allions toujours au lit de bonne heure dans la semaine, à cause de l’école. Mon frère allait déjà au collège, il avait quatorze ans, et comme le collège se trouvait un peu loin de chez nous, mes parents lui avaient offert un beau vélo. Il s’y rendait tous les matins avec ses quelques copains, et l’après-midi ils trainaient parfois un peu avant de rentrer.
Ce soir-là, après que nous nous soyons couchés, je décidai de faire le mur une fois de plus, d’emprunter le vélo de Vic, et de me rendre à l’église pour essayer de voir Billy avant qu’on ne l’enterre.
Peu après minuit - c’était généralement devenu mon heure rituelle pour les escapades car mes parents semblaient dormir plus profondément entre minuit et trois heures - je sortis donc par la fenêtre, me laissai glisser le long du pilier de la véranda et pris le vélo de mon frère, que je fis rouler jusqu’à la route le plus silencieusement possible avant de l’enfourcher, prenant la direction de Main Street. Le vélo n’était pas conçu pour une fillette de dix ans mais j’avais de grandes jambes, je dépassais d’ailleurs d’une bonne tête les autres gosses de mon âge.
La nuit était claire et sentait bon l’été, ç’aurait pu être une nuit de rêve si je n’avais pas perdu mon meilleur ami, le seul... celui que j’aimais.
Je mis une dizaine de minutes pour arriver en ville. Le plus dur allait être de pénétrer dans le local à l’arrière de l’église et de trouver Billy, en espérant qu’il n’y ait pas là d’autres morts sur lesquels je pourrais tomber, et encore moins de gardien ou de chien qui veillerait sur les lieux. Je savais que le Révérend n’y dormait pas, il habitait à quelques maisons de là. J’avais une trouille de tous les diables, je repensais aux histoires effrayantes que j’avais lues dans les Strange Tales de Vince et au film Bride of the Monster que nous étions allés voir au cinéma à l’insu de nos parents.
On peut dire que j’eus de la chance ce soir-là : je trouvai une petite porte qui donnait à l’arrière de l’église et qui n’était pas verrouillée, je n’eus qu’à me faufiler à l’intérieur et à retrouver le petit salon dans lequel était exposé le corps de Billy. C’était d’ailleurs le seul qui attendait pour être inhumé ce mois-là, il n’y avait pas eu d’autres décès dans la ville.
Le cadavre était étendu sur une sorte de table, contre le mur du fond, recouvert d’un drap. Il n’avait pas encore été préparé pour l’enterrement. Comme je l’ai dit, il faisait chaud ces jours-ci, et, bien que le bâtiment religieux soit relativement frais, une odeur de putréfaction - heureusement encore légère - flottait dans la pièce, mêlant des relents de viande avariée et de fruits pourris. Je m’avançai malgré tout, avec dans le cœur je ne sais quel fol espoir et une peur poignante. J’étais à deux doigts de toucher la table sur laquelle il reposait, je pris une profonde inspiration et soulevai doucement un pan du drap qui le dissimulait.
Le corps nu de Billy avait pris une teinte grisâtre, il était encore raide bien que l’autolyse ait commencé : on voyait déjà que la texture de la peau n’était plus la même. Le légiste de l’hôpital avait fait un assez beau travail en l’embaumant en catastrophe avant de nous le rendre : la cicatrice en Y était nette et fine, et il avait recousu la tête de Billy sur son corps, si bien qu’hormis cette délimitation soulignée de fil, on aurait pu croire qu’il n’avait jamais eu ce terrible accident. Il avait certainement eu une grande quantité d’alcool dans le sang qui l’avait empêché de percevoir toute l’horreur de la situation quand c’était arrivé, car ses traits étaient détendus quoique figés. Sa beauté lui était malgré tout restée jusque dans la mort, mais son expression était plus dure, moins insouciante. C’était Billy, mais un Billy qui avait vu de terribles secrets : ceux de la vie et de la mort.
 

à suivre...

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samedi 14 février 2015

Chapitre II : 1957 (partie 1)


Témoignage de Rosemary Silver, recueilli le 12 janvier 1972, peu après que l’invasion commence à devenir préoccupante - Dossiers du Capitaine McQueen.

Billy LaFleur Travaillait au garage du vieux Joe Crudup. Je me souviens que je passais beaucoup de temps à le regarder. Au début, je m’arrangeais pour venir acheter des bonbons à la station-service, surtout lorsque je venais d’avoir mon argent de poche. Je tendais à Minnie Crudup, la femme de Joe, mon billet d’un dollar, et comme elle n’y voyait rien - elle avait toujours refusé de porter des lunettes - elle passait un temps fou à me rendre la monnaie en pièces de 25 cents.
Pendant ce temps, je regardais Billy, là-bas, penché sous le capot des Studebaker, des Lincoln, et autres caisses de l’époque, du cabriolet au pick-up en passant par les tracteurs des fermiers des environs.
L’arrivée de Billy avait été un événement pour moi. Notre patelin du Missouri n’avait jamais connu grand chose d’intéressant hormis la bataille de 1862. On avait une rue principale, une bibliothèque, un dinner, une épicerie drugstore, une mairie, un poste de police, un petit cabinet médical, un collège, un garage, et des fermes, de nombreuses fermes et des champs. Il y avait aussi une espèce de tripot un peu en dehors de la ville mais on  n’en parlait pas. Puis aussi l’école et l’église. Je n’allais ni à l’une, ni à l’autre de bon cœur.
L’été de mes dix ans, Billy LaFleur avait débarqué à Lone Jack, un jour, comme ça. Une ’55 Chevy bleu ciel et noir - une 210 je crois - l’avait déposé sur le bord de la route avec son baluchon, et il avait marché vers le garage du vieux Crudup, sur le terre-plein poussiéreux, et avait demandé s’il y avait du boulot pour lui.
Billy était mécanicien, Crudup était vieux : il lui fallait du renfort et il l’avait engagé.
Alors, chaque fois que je venais acheter des bonbons, je regardais Billy dans son débardeur blanc maculé de cambouis, penché au-dessus des moteurs ou couché sous les voitures. « Ça va, petit ? » me disait-il parfois de loin, pour me saluer. Il ne s’était jamais approché assez pour voir que c’était « petite », mais je ne peux pas lui en vouloir, j’étais un peu garçon manqué.

J’essayais de venir le voir aussi souvent que possible, et quand je n’avais plus d’argent de poche pour les bonbons, je me cachais dans la grange des Crudup, ou dans les bosquets derrière la station, pour l’observer. Il était tellement absorbé par ses réparations que je crois bien qu’il n’a jamais rien remarqué.
Billy sortait avec Suzanne, la fille des McNally qui possédaient le drugstore. Suzanne était blonde et, comme toutes les Suzanne de la terre - du moins dans mon esprit - avait des taches de rousseur. Ses yeux étaient noirs et soulignés de mascara, sa bouche rouge comme un coquelicot. Lorsqu’elle sortait, elle ajoutait sur ses paupières un trait d’eye-liner qui rendait son regard encore plus troublant. Elle portait une frange rehaussée par un un serre-tête, qu’elle assortissait à ses tenues : rose un jour, bleu le lendemain. Je crois même me souvenir que ses socquettes étaient assorties aussi.
Suzanne ne me remarquait jamais non plus, et elle ne me disait jamais bonjour lorsque je la croisais au drugstore où je venais avec ma mère : les gosses ne l’intéressaient pas, je l’avais entendue le dire à ses copines un jour où elles s’étaient réunies pour papoter et regarder les garçons, assises sur le banc en face du cinéma, attendant le début de la séance comme chaque samedi après-midi.
Minnie Crudup avait fini par me proposer de venir à la station pour nettoyer les pare-brise des clients. Elle devait trouver que je dépensais trop d’argent de poche en bonbons et voulait m’en faire gagner un peu. Elle avait obtenu sans peine l’accord de mes parents qui la connaissaient bien et qui pensaient de même. Chaque jour en sortant de l’école je courais donc là-bas pour gagner quelques cents, et comme il ne passait pas trop de monde, je restais surtout assise à côté de l’entrée à regarder Billy, occupé au garage. Je venais aussi le samedi puisque je n’avais pas classe.
Tous les samedis soirs après le boulot, Billy LaFleur se préparait pour aller chercher Suzanne et l’emmener danser à Independance, qui se trouve à peine à une demie heure de chez nous. Maintenant que j’étais « de la maison », Billy me faisait un peu la causette et me laissait parfois lui tenir compagnie pendant qu’il s’apprêtait.
Avant de passer sa chemise, il se campait devant le miroir du garage avec son peigne et sa brillantine et, tout en écoutant les tubes d’Elvis et de Gene Vincent qui passaient sur radio KMOX, il se faisait une banane de tous les diables, aussi lisse et luisante que la carapace d’un scarabée d’or. Billy avait la mâchoire carrée, un nez assez petit et retroussé, une bouche aux lèvres charnues, et des yeux bleus rieurs. Il était grand et mince, et plutôt musclé.
Et donc, chaque samedi soir, il empruntait la Roadmaster Skylark du vieux Crudup, une superbe décapotable de 1953, rouge et rutilante, et partait chercher Suzanne. « Á lundi, gamin ! » me criait-il avec son accent du Midwest avant de disparaître dans un nuage de poussière.
En général, je le revoyais avant le lundi : il m’arrivait de faire le mur à l’insu de mes parents et d’aller planquer derrière la station aux petites heures du matin pour le voir rentrer de virée. Billy avait sa chambre au-dessus de chez les Crudup et on y accédait par un petit escalier extérieur.
Souvent, après avoir déposé Suzanne, il garait tant bien que mal la Buick du vieux, et je le voyais en descendre, titubant, les cheveux en bataille, paraissant encore plus mince dans ses pantalons collants à imprimé léopard, ses bottines de cuir pointues, et sa chemisette de bowling déboutonnée. Parfois, il poussait le vice jusqu’à porter des chaussures en daim bleu, mais en général, c’étaient les gegenes en cuir noir. De temps en temps il revenait avec un œil au beurre noir, une lèvre fendue, une mâchoire bleuie et les phalanges écorchées : les gars du coin n’aimaient pas trop Billy LaFleur. Pour ces gros péquenauds mal dégrossis, - ceci dit sans préjugés, mes parents étaient fermiers à Lone Jack et c’étaient de bonnes personnes très respectables - le beau garçon représentait quelque chose qu’ils ne comprenaient pas et qui les dérangeait.
Durant la semaine ils le ménageaient - Billy réparait leurs bagnoles, leurs motos, leurs scooters et, comme je l’ai déjà dit, les tracteurs de leurs parents - mais pendant les sorties du week-end, ils faisaient dès que possible payer à « cette tarlouze débarquée d’on ne sait où » l’outrecuidance dont il faisait preuve en s’affichant au bras de la plus jolie fille du coin avec son pantalon léopard.
C’est pas évident d’être la gueule d’amour locale, maintenant que j’ai grandi et embelli je le sais. À l’époque par contre, compte tenu de mes dix ans et de mon allure de sale gosse, personne, et encore moins Billy, ne s’intéressait à moi.
Plein de bière et de whisky, la tête remplie d’airs à la mode, Billy rentrait donc toujours très tard de ses virées du samedi. Un jour qu’il était trop saoul pour grimper seul l’escalier, je sortis de ma retraite et le soutins tandis qu’il montait se mettre au lit.
« Merci... gamin ! T’es... un su...per gamin ! » hoqueta-t-il, exhalant une haleine à faire tomber les mouches tandis que je l’aidais à s’affaler sur son canapé et lui retirai ses bottines.
Même complètement bourré, Billy LaFleur n’avait jamais d’idées tordues ou malsaines. Ainsi, je le retrouvais souvent le samedi pour l’aider à se mettre au lit et à désinfecter ses blessures quand il en avait - et il en avait fréquemment.
Je m’arrangeais toujours pour que mes parents ne remarquent pas mon absence, et comme le dimanche on me laissait dormir un peu plus longtemps même s’il fallait se lever pour aller à la messe, je pouvais rentrer discrètement... et rattraper mon manque de sommeil pendant les sermons du Révérend Wilkins, durant lesquels il m’arrivait aussi de me faire sermonner par ma mère et ma grand-mère Peggy, entre lesquelles j’étais assise.
à suivre...

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