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jeudi 19 février 2015

Chapitre III : 2007 (partie 3)*


« Papa ? »
Doug prit une profonde inspiration et, alors qu’un second hurlement de détresse leur parvenait, il s’empara de l’arme au tranchant argenté.
« Ne sors sous aucun prétexte, referme derrière moi, barricade tout immédiatement : si j’arrive à le sauver, je me débrouillerai pour grimper sur le toit avec le chien jusqu’à demain matin. De là je pourrai surveiller les issues pendant que tu m’attendras dans la maison. »
Le jeune garçon le fixa avec crainte et confiance mêlées, et ils se dirigèrent vers le garage. L’homme n’emprunta pas le portail métallique, mais se glissa dehors par une petite issue grillagée que Terry verrouilla et barra aussitôt derrière lui.
Ils étaient là, dans l’allée, et sur la pelouse devant la maison, à la fois lents et rapides, arborant des expressions narquoises que l’on distinguait malgré l’affaissement de leurs traits, les parties manquantes de leurs visages et de leurs yeux. Un chien courait de l’un à l’autre, essayant de s’enfuir, et malgré la vitesse de sa course, les implacables choses l’encerclaient, l’empêchant de passer. Le manège semblait se répéter inlassablement : le chien courait, se heurtait aux jambes des zombies, repartait de l’autre côté, échappant de peu à leurs griffes, voyait que le passage lui était interdit et que leur cercle se resserrait de plus en plus, et là il hurlait avant de repartir de plus belle. Doug s’était avancé promptement à découvert, ne voulant pas les attirer vers les issues de la maison. Il tenait son épée verticale devant lui, et pour la première fois, il vit briller la lame.
Oh, elle ne flamboyait pas comme lorsque le roi qui la lui avait léguée la portait, mais elle irradiait une lueur pâle, comme un avertissement discret.
Il aurait voulu se retourner et faire signe à Terry de rentrer dans la cuisine pour qu’il ne voie rien, il sentait que le gamin le regardait à travers la porte aux inserts en verre trempé, qu’ils avaient consolidée avec des grilles, mais il devait feindre de l’ignorer, ne pas attirer l’attention des créatures sur lui.

Elle le remarqua comme il arrivait tout près d’eux. Lisa. Il la reconnaissait à peine tellement sa dégradation était avancée. Elle portait toujours la petite robe trapèze sans manches dans laquelle elle avait disparu pendant l’été, mais à présent, de rose et blanche qu’elle était, elle avait pris une teinte grisâtre, elle était souillée, déchirée, avec des traces de moisissures et de sang séché. Et les quelques longues mèches rousses qui subsistaient sur sa tête étaient couvertes de glèbe et de vermine. Il ne prêtait même plus attention à la puanteur infecte qui régnait autour de lui, aux borborygmes des morts-vivants, aux halètements et aux plaintes du chien qui, pour le moment, parvenait à rester en vie.
Elle s’avança vers lui, traînant une jambe estropiée, au bout de laquelle pendait encore une petite ballerine d’un rose devenu terreux. Quelque chose de luisant au fond de son orbite gauche le fixait : l’œil qui lui restait, et elle souriait, de toutes ses dents, derrière des lambeaux de lèvres et de gencives putréfiées, tendant vers lui des bras qui n’en étaient plus.
« Jaaaaaaaaames… Tu es venu, Jaaaaaaaaaaaaames… »
Il se demanda encore brièvement comment, et d’où, elle avait pu lui téléphoner tous ces soirs, comment elle avait retrouvé le chemin de la maison, et alors qu’elle arrivait à sa hauteur, il rugit de rage et de tristesse et fit tournoyer son épée.
La tête de Lisa tomba au sol avec un bruit sourd et roula sous l’éclat de la lune. Son corps demeura un instant comme figé dans sa course, puis s’affala à son tour sur la pelouse, gélatineux. Terry, derrière la porte du garage, eut un haut-le-cœur. Doug baissa sa garde : c’était si simple de donner la paix, après ces mois d’errance.

« PAPAAAAAAA !!!!! » hurla Terry, la voix étouffée par le blindage, en désignant le groupe de cadavres qui marchaient sur lui : le cri de Doug et la mort de l’une des leurs les avaient alertés et ils s’étaient désintéressés du chien pour des proies plus à leur goût : un grand homme vigoureux, et un petit garçon qu’ils apercevaient caché dans la maison.
Les yeux embués de larmes, Doug se rua vers la masse des morts ambulants et commença à asséner des coups d’épée, tranchant têtes, bras, et troncs, sans plus vraiment calculer ce qu’il faisait. Il s’aperçut alors qu’à donner ainsi de la lame sans méthode, il n’avait pas éliminé suffisamment de zombies et que ceux-ci affluaient vers lui en nombre croissant, rendus encore plus féroces par les blessures qu’il leur avait infligées. L’épée perdait de son éclat et Doug se sentait faiblir.
Il faisait nuit, et sa force était insignifiante comparée à celle qu’il possédait en plein midi. Il recula en titubant et faillit trébucher sur le chien qui accourait vers le garage, vers Terry qui venait d’ouvrir la petite porte.
« Non ! Non ! Terrence, n’ouvre pas ! »
Mais l’enfant ne l’écoutait pas : s’écartant légèrement pour laisser la bête affolée se précipiter dans la maison, il brandit devant lui une énorme brassée de tournesols. D’où le gamin les avait-ils sortis ? Ils étaient lumineux et frais, comme au cœur de l’été, et irradiaient une puissante lumière jaune : la lumière du soleil.
Doug sentit aussitôt ses forces lui revenir et se jeta dans la mêlée, cette fois brandissant efficacement Excalibur et tranchant correctement les têtes des créatures dont les restes tombaient en tas dans l’allée et sur la pelouse.
Les tournesols ne suffiraient pas à le rendre aussi fort qu’en plein jour, ni aussi longtemps, mais ils lui permirent d’abattre assez de monstres pour qu’il puisse rentrer dans la maison avec Terry et barricader solidement la porte. Ils traversèrent le garage, l’un son épée à la main, l’autre les tournesols dans les bras, et atteignirent la cuisine devant laquelle le chien les attendait.
Ils ne purent dormir et attendirent le lever du jour blottis les uns contre les autres, écoutant le son étouffé des raclements et des râles des morts-vivants restants qui s’acharnaient contre les issues et les murs de la maison. Terry serrait contre lui le chien, enfouissant ses narines dans son pelage noir et soyeux, Doug avait entouré l’enfant de son bras et le tenait fermement, appuyant sa joue contre les cheveux lisses et doux de son fils. Il ne pensait plus à Lisa, il ne pensait plus à la Quête du Graal. Il pensait juste qu’il fallait fuir la nuit et ses cohortes de zombies.

Lorsque le soleil fut assez haut dans le ciel, Doug prit des provisions, des couvertures, des armes et les téléphones mobiles. Il fit grimper Terry et le chien dans la Dodge, posa le bouquet de tournesols sur la plage arrière avec l’épée, fit basculer la porte métallique du garage et vérifia qu’aucune créature ne bougeait au sein des restes puants entassés dans l’allée, puis il prit le volant, démarra la voiture et annonça : « c’est au pôle sud qu’il fait jour 6 mois à partir du 21 décembre, et inversement au nord, puis à partir du 21 juin c’est le nord qui est au soleil et le sud à la nuit pour 6 mois. En route. »

[* ce chapitre, intitulé 2007, est paru précédemment sous forme de nouvelle sous le titre 'Gimme Shelter' dans l'anthologie Les Mondes de Masterton dirigée par Marc Bailly aux éditions Rivière Blanche en 2012]

à suivre...

Tous droits réservés © Estelle Valls de Gomis - Toute reproduction interdite sans accord préalable de l'auteur.

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Les illustrations musicales sont © leurs auteurs respectifs 

 
 

mercredi 18 février 2015

Chapitre III : 2007 (partie 2)*

Il allait devoir sortir mettre un terme à ses souffrances, mais il ne pouvait le faire qu’en plein jour, et il ne savait pas où elle se cachait. Autant chaque nuit elle arrivait à se souvenir non seulement de son numéro de téléphone, mais aussi de son adresse, et elle venait se planter devant la maison, avec d’autres comme elle, pour tenter de le faire sortir, de s’emparer de lui et de Terry, autant chaque jour qui passait où il la cherchait, Doug avait été incapable de dénicher sa tanière.
Ces morts-vivants restaient un mystère pour lui : il avait d’abord supposé qu’ils seraient complètement stupides, mus simplement par une faim insatiable de chair humaine, et qu’ils finiraient par s’entre-dévorer lorsqu’il n’y aurait plus âme qui vive réellement – il avait d’ailleurs pu constater qu’ils se mangeaient déjà entre eux lorsqu’ils ne trouvaient pas de victimes, et parfois par simple bêtise – mais il voyait aussi comment ils se souvenaient, machinalement sans doute, un peu comme s’ils avaient enregistré un programme qu’ils reproduisaient à l’infini, de ce qu’ils avaient été avant, et cela l’incitait à se méfier. Il les soupçonnait donc d’être encore plus dangereux qu’il n’y paraissait car peut-être capables de réflexion, ce qui expliquerait aussi ses difficultés à en dénicher certains, dont Lisa, pendant la journée.
Il s’estimait déjà heureux que ces créatures ne sortent en général que de nuit. Il ne se l’expliquait guère : pour lui, c’étaient les vampires qui sortaient la nuit, les zombies pouvaient sortir n’importe quand. Mais il n’était pas dans un roman de Matheson ou de King, ni dans un film de George Romero : ces abominations avaient leur propres lois et leurs propres caractéristiques. Elles lui rappelaient ces morts-vivants mus par la volonté d’antiques démons… mais non, ça aussi c’était dans un roman, il n’avait jamais vu cela lorsqu’il avait trouvé l’épée, voilà toutes ces vies. Lui souhaitait simplement pouvoir leur échapper, protéger Terry, et, si possible, en anéantir le plus grand nombre. Il avait l’impression de vivre tout à la fois dans une mauvaise réédition de Je suis une légende, cloîtré et presque seul au monde comme Robert Neville, et dans un remake raté de La nuit des morts-vivants pour le côté infestation. Le problème, songea-t-il, c’est que lui-même était une légende, et tout semblait finalement plus simple au temps d’Arthur.

Sentant peser sur lui le regard inquiet de Terry, il se tira de ses pensées et lui fit signe d’approcher.
« Tu vois, lui dit-il en brandissant l’arme, il faut les laisser se pencher vers toi, et leur trancher la tête d’un coup sec. Comme ça. »
La lame siffla dans l’air devant eux et il la reposa sur la table.
« Elle semble très lourde, remarqua le garçonnet.
- Pas tant que ça, son premier porteur l’a eue très jeune, elle s’adapte à celui qui la porte – s’il est élu par elle.
- Et si je n’y arrive pas ?
- Prends-la, il faut que tu saches la manier, qu’au cas où il m’arrive malheur je ne t’entraîne pas dans les ténèbres.
- Est-ce que nous n’y sommes pas déjà, Papa ? »
Doug plaça lui-même la poignée de l’épée dans les mains du petit, les serrant dans les siennes : « Il y a toujours de l’espoir ».

Surpris, Terry constata que le glaive ne pesait pas autant qu’il l’imaginait. Il fit quelques passes dans le vide, devant lui, imitant les gestes qu’il avait vus faire à Doug et suivant les directives que celui qui avait été chevalier lui donnait.
« Et surtout, surtout si je succombe et que je reviens m’attaquer à toi, n’hésite pas : c’est là – annonça-t-il en désignant du doigt sa carotide – qu’il faut appliquer la lame avant de trancher. »
Les yeux du gamin s’embuèrent de larmes à cette pensée, et Doug le serra dans ses bras de toutes ses forces, espérant qu’un peu du courage et de la volonté qui lui avaient permis de traverser les siècles passeraient en cet étrange héritier, dont les immenses yeux couleur d’eaux transparentes le dévoraient. L’enfant avait les capacités nécessaires, il en était certain, il fallait juste qu’il soit confiant et ne se laisse pas envahir par le doute.
Le chevalier avait parfois douté, depuis tous ces siècles, du fait qu’il retrouverait celui qui aujourd’hui était son fils adoptif, et pourtant l’enfant était là. Semblable à ce fils réel que, trop préoccupé par la conquête du calice de Dieu, il avait perdu alors, faute de l’avoir protégé et éduqué.
Il l’avait cherché, pendant tout ce temps : il y avait eu tant d’êtres, filles et garçons, femmes et hommes, qui avaient eu les mêmes yeux clairs, les mêmes cheveux bruns, la même peau veloutée. Il les avait aidés à cheminer dans la vie, à devenir des hommes et des femmes forts et courageux, souvent au prix de ses propres existences sans cesse renouvelées, avant de se rendre compte qu’ils n’étaient pas celui qu’il cherchait : toujours ils gardaient des imperfections, des vices, des faiblesses, que son fils réel n’aurait pas. Alors, malgré cela ou à cause de cela, il continuait de les aimer et de les accompagner, d’accomplir sa mission en les soutenant, mais il savait qu’il s’était trompé, et il attendait de revenir, encore et encore, pour retrouver son petit, pour ne plus l’abandonner comme il l’avait fait lorsqu’il parcourait les ruines de la civilisation arthurienne à la recherche de ses trésors, physiques comme spirituels. Au début il n’en avait pas conscience, il suivait juste son intuition, et se rendait compte de ses erreurs. Puis, au fur et à mesure de ses renaissances, il avait gardé en lui des bribes de chaque expérience, de chaque quête, pour enfin définir qui était l’enfant, et ne plus chercher que lui : c’était cela son Eldorado désormais.
Terrence ne se souvenait pas de manière évidente de Doug, mais ses cellules et son âme reconnaissaient le vigoureux guerrier pour leur père, comme en témoignait le nom qu’il lui avait si facilement donné et l’affection sans limites qu’il lui portait. Lui aussi était revenu, de vie en vie, mais, plus jeune, moins expérimenté que Doug, il n’avait pas appréhendé la chose de la même façon. Il avait simplement prié pour la venue de quelqu’un qui saurait l’aimer sans conditions, comme Doug avait prié pour le retrouver enfin, et en cette fin de monde, leurs prières avaient été exaucées.

Ils furent interrompus dans leur maniement d’armes par un hurlement désespéré qui, malgré l’isolation exceptionnelle de la maison, leur parvint à travers les barricades, déchirant la nuit et glaçant l’homme et l’enfant jusqu’aux entrailles.
Terry regarda son père avec des yeux encore plus grands que de coutume, et Doug sut instantanément que cette nuit, il devrait sortir.
« Papa… c’est un chien, Papa… il est vivant. »
Le chevalier qui avait été le neveu du Roi plongea son regard dans celui, accablé, de son fils. Il pensa que sortir risquer sa vie et celle du gosse pour un simple chien tenait de la folie. Il pensa qu’il vaudrait mieux se boucher les oreilles et attendre que ça passe : ce n’était pas le premier animal auquel les monstres allaient s’en prendre, et malheureusement pas le dernier. Quand ils ne finissaient pas entièrement dévorés, on les voyait parfois errer, versions animales des zombies d’humains, aussi dangereuses : des vaches à demi-décomposées, des chiens ou des chats qui se trainaient… les plus effrayants étaient les chevaux, qui par leur stature et la majesté qu’ils avaient conservée de leur ancienne vie, semblaient des messagers de l’Enfer.

[* ce chapitre, intitulé 2007, est paru précédemment sous forme de nouvelle sous le titre 'Gimme Shelter' dans l'anthologie Les Mondes de Masterton dirigée par Marc Bailly aux éditions Rivière Blanche en 2012]

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mardi 17 février 2015

Chapitre III : 2007 (partie 1)*


Oh, a storm is threat'ning, my very life today. If I don't get some shelter, oh yeah, I'm gonna fade away. Doug regarda par-dessus son épaule : on était en novembre et le soleil déclinait rapidement. Il cessa de laisser son esprit vagabonder au gré de vieux morceaux des Stones, coupa la chique à Mick Jagger, et appuya plus fort sur l’accélérateur.
La Dodge Charger avait encore de beaux restes, et il fendit la campagne à toute allure sans même avoir le temps de profiter du paysage d’automne, ne prêtant même pas attention au vrombissement du HEMI.
Il n’avait d’ailleurs plus profité d’aucun coucher de soleil depuis des mois, et il pensait bien ne plus le faire jamais.

Les dernières lueurs du jour s’éteignaient lorsqu’il arrêta le véhicule dans l’allée du garage.
Il courut basculer la porte : il avait renoncé à une fermeture électrique, de peur qu’une panne de courant ne la bloque en position ouverte, exposant ainsi la maison à tous les dangers. C’était arrivé une fois, au tout début. Heureusement, à cette époque il était seul et s’en était sorti. Á présent, il ne pouvait laisser cela se reproduire. Il rentra la Charger ’69 sans perdre de temps et rebascula aussitôt le lourd panneau métallique qu’il verrouilla avant de faire un premier tour de vérification de ce qu’il nommait son « sas de sécurité ».
Autant ils étaient bruyants lorsqu’ils étaient nombreux, autant lorsqu’ils étaient seuls, ils pouvaient se faufiler partout sans qu’on les entende ni ne les voie, et attendre l’instant propice.
Doug fit le tour du garage, sans oublier de regarder sous les étagères, sous l’établi et sous son véhicule. Il vérifia également la banquette arrière – bien que la voiture soit un coupé et qu’il eût été difficile pour les zombies de s’y faufiler – et le coffre. Rien à signaler. Il retourna donc placer les cales de bois contre le battant du garage : cela aurait pris trop de temps de les enlever s’il avait mis la main sur un intrus qu’il aurait dû évacuer, mais maintenant, il pouvait barricader solidement l’issue pour la nuit.

Il déverrouilla la porte de la cuisine, entra, et la referma soigneusement derrière lui.
Terry était assis à table et faisait ses devoirs. Il n’y avait plus d’école depuis plusieurs semaines déjà, mais Terry continuait à faire ses devoirs. Internet était une mine d’or pour un gamin curieux, et il était avide de connaissance. Tant qu’ils auraient de l’électricité, une connexion, et des bouquins, Doug savait que le petit étudierait. Certes, un jour ces sites web à l’abandon et leur contenu seraient obsolètes, leurs serveurs déconnectés, mais pour le moment, ils servaient.
« Papa ! » s’écria le garçonnet lorsqu’il le vit, lui sautant dans les bras. Il se serra contre le grand homme, enfouissant son nez dans la fourrure qui doublait le col et le blouson d’aviateur, inhalant cette odeur de cuir caractéristique, rassurante.
Doug n’était pas le père biologique de Terry, mais, alors qu’il n’y avait déjà plus personne, c’est lui qui l’avait secouru, dans cette affreuse nuit. Il avait trouvé refuge dans une caravane, depuis le jour terrible où les gens avaient commencé à changer, et il y vivait tant bien que mal lorsque les choses l’avaient attaqué. C’est là que pour la première fois, soulevé dans les bras puissants, il avait senti cette odeur de daim et enfoui son petit nez dans le col de fourrure pour ne plus respirer la puanteur qui avait envahi la ville. Secoué par le rythme rapide des pas de Doug qui courait, il avait oublié les créatures qui avaient failli s’emparer de lui. Depuis lors, chaque fois qu’il se jetait à son cou, il se souvenait. Et comme il n’y avait plus personne et qu’il tenait à son sauveur autant qu’à un père, il l’appelait ‘papa’.

Après avoir salué le petit, Doug fit le tour de l’habitation : il vit avec plaisir que Terry avait bien intégré ses recommandations. Les volets étaient fermés, les panneaux de bois consolidés par des planches et les plaques de métal insérées entre le bois et les vitres. Avec ces aménagements, le bruit ne filtrait presque plus depuis la rue, et dans le silence cotonneux qui régnait au cœur de la maison lorsqu’ils parvenaient à dormir, tout bruit d’intrusion faisait l’effet d’un avion passant le mur du son : ils étaient ainsi facilement alertés, d’autant que Douglas avait semé des pièges un peu partout, qui produisaient un bruit d’enfer lorsqu’ils étaient actionnés.

Ils dînèrent assez joyeusement, heureux de s’être trouvés et d’avoir pu demeurer ensemble au sein de ce maelström qui avait tout emporté de leurs vies. Terry était resté enfermé toute la journée : les jours où Doug allait les approvisionner, il avait interdiction de sortir, mais cela ne semblait pas l’affecter outre-mesure. Les choses émergeaient majoritairement la nuit, mais il arrivait que certaines, tenaillées par la faim, s’aventurent dehors en plein jour, et Doug ne voulait pas faire prendre de risques à son protégé.
Trouver de quoi manger, se laver, réparer ce qui devait l’être et autres nécessités de la vie quotidienne n’était pas un problème : les magasins avaient été laissés à l’abandon et il n’y avait qu’à entrer pour se servir, en gardant toujours un œil sur les recoins sombres et sous les étalages où les morts-vivants se terraient parfois. Prévoyant, Doug avait d’abord visité les supermarchés, les stations essence et les commerces des villes voisines, en commençant par les plus reculées, car il voulait ménager un périmètre de sécurité où l’approvisionnement serait aisé, même pour Terry seul au cas où il devrait aller faire les courses à vélo s’il s’avérait que lui-même était retenu pour une raison ou une autre et n’arrivait pas à rentrer de quelques jours.
Tous deux évoquaient souvent le sujet, et Doug échafaudait toujours les scénarios les plus catastrophiques afin de préparer le gamin à toute éventualité. Le petit était débrouillard malgré son très jeune âge – Doug s’amusait parfois à se dire qu’il était la réincarnation de Léonard de Vinci –, possédant de solides rudiments de mécanique, capable de cuisiner et d’effectuer beaucoup de tâches ordinairement prises en charge par les adultes. Du haut de ses neuf ans, il avait même appris, avec Doug, à conduire une voiture, dans ce même but de pouvoir être autonome le plus longtemps possible si le pire se produisait.

Terry regardait un dvd à la télévision – les programmes normaux ne leur parvenaient plus depuis quelques mois déjà, comme ceux de la radio, mais ils conservaient scrupuleusement tout en état de marche – et Doug était dans la cuisine, aiguisant machinalement la meurtrière lame de son glaive. Celui-ci n’en avait guère besoin, mais il n’était pas un dieu, ni même un roi légendaire et, bien que l’épée l’ait suivi depuis tous ces siècles au lieu de rester auprès de son possesseur initial, il préférait l’entretenir car seule sa propre force physique, qui croissait et décroissait avec le soleil, lui permettait de rendre la lame plus efficace que celle d’un glaive lambda. Mieux elle tranchait, mieux c’était.
Ils étaient donc tous deux affairés lorsque le téléphone sonna. Doug décrocha.
« Aaaallllllô ? Jjjjjiiiimmm ? Jaaaaaaaaames… comment vas-tu, Jaaaaaaaames ? »
Il raccrocha aussitôt haineusement, se retenant de briser le combiné contre son support mural. Il veillait à chaque instant à ne laisser libre cours à aucune de ses pulsions, à n’avoir aucune réaction irréfléchie qui pourrait porter à conséquence : dans leur situation actuelle, il ne pouvait pas se permettre de détruire quoi que ce soit qui puisse leur être utile, surtout pas les moyens de contact avec l’extérieur. Il n’y croyait plus vraiment, mais il pouvait toujours y avoir d’autres survivants comme eux, qui un jour essaieraient peut-être de les joindre. Il veillait donc aux connexions de toutes sortes, y compris celles des téléphones portables avec le chargement de leurs batteries, et celles des téléphones fixes.
« C’était-elle ? » demanda Terry, anxieux.
Doug hocha la tête en signe d’assentiment, un feu étrange brûlait dans ses yeux bruns. Oui, c’était elle. Lisa. Lisa était sa petite amie, autrefois. Elle le surnommait Jim parce qu’avec son blouson, son allure dégingandée et ses boucles châtain, il ressemblait à Jim Morrison.
Mais à présent, Lisa n’était plus Lisa, elle était l’une d’entre eux. Et chaque soir, à la même heure, elle téléphonait. C’était cette même heure à laquelle elle l’appelait lorsqu’elle était ‘vivante’. Et chaque soir qui passait, il pouvait sentir combien le son de sa voix s’était dégradé : de plus en plus, le ton haut-perché et enjoué se transformait en un chuintement rauque, faisant écho à la décomposition de ses organes, ses poumons, sa trachée. Lorsqu’elle prononçait son nom, de l’autre côté de la ligne, il avait l’impression d’assister au délabrement de son cadavre, de voir les chairs putréfiées s’effondrer sur elles-mêmes. Il pensa un instant à son corps autrefois pur, sa peau pâle, satinée, à ses longs cheveux lisses d’un roux très clair, à son sourire tendre. Il serra la poignée du glaive entre ses doigts.

[* ce chapitre, intitulé 2007, est paru précédemment sous forme de nouvelle sous le titre 'Gimme Shelter' dans l'anthologie Les Mondes de Masterton dirigée par Marc Bailly aux éditions Rivière Blanche en 2012]

à suivre...

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